La fontaine de jouvence de Federica Pellegrini ou comment rester jeune à travers les années

Ancien nageur, Eric Lahmy est journaliste, écrivain, rédacteur en chef, et reporter. Il anime depuis 2013 Galaxie-Natation, un blog dédié à son sport préféré.

LA FONTAINE DE JOUVENCE DE FEDERICA PELLEGRINI OU COMMENT RESTER JEUNE A TRAVERS LES ANNÉES

A lire aussi : l’addition salée des mondiaux de Budapest, un article de Radio France Internationale

Reçu de Dominik JOSEPH-WLODARCZYK un commentaire de lecteur sur lequel j’aimerais ici rebondir.

« Dire que Pellegrini, m’écrit ce lecteur, a fait des podiums avec 3 françaises différentes depuis 2005 : Figues, Manaudou et Muffat! » Et de suggérer : « Il faudrait un jour essayer de comprendre le caractère et l’origine des carrières éphémères de nos nageuses dans l’élite ? Et aussi de leurs incapacités à doubler ou tripler leurs nombres épreuves disputées par championnats ou J.O. »

Intéressant et en tout cas très justifié, cher Dominik. Il faudrait creuser plus profond que dans la brève réponse que je vous donne ici, mais, au moins pour commencer, c’est plutôt la longévité sportive de Federica Pellegrini qui pourrait être analysée, parce qu’elle est remarquable.

Comment s’y est-elle pris ? Sur ce que je connais, je vois ça comme ça. Pellegrini, fille très structurée, fidèle, très italienne sous cet angle, après avoir écarté Luca Marin qui l’avait trompée dans une atmosphère de farce à l’italienne [hachez le persil et l’ail, mettez les dans un bol avec le bœuf haché, le parmesan, le jus de citron, le sel, le poivre et l’œuf] avec son ennemie numéro une Laure Manaudou, vit depuis des années avec le même garçon, Filippo Magnini, nageur comme elle, qui comprend donc les exigences du sport.

Solide dans ses affections, elle a vécu aussi depuis ses débuts une relation très riche, très respectueuse, avec son premier entraîneur, Alberto Castagnetti, dont elle a vécu la mort comme une déchirure. Elle a cherché ensuite un entraîneur figure paternelle, a cru l’avoir trouvé avec Philippe Lucas, mais n’a pas réussi à l’attirer en Italie comme elle l’espérait, et elle a donc créé avec l’aide d’une Fédération très à son écoute une cellule sportive et familiale et sur mesure, avec notamment le cousin de son fiancé comme physiologiste, ce qui fait qu’après l’échec de Rio, il a dû lui être facile de rebondir, parce que continuer de nager, c’était retrouver son cocon et continuer la vie de famille!

Le cas Pellegrini me parait d’autant plus à part que la natation italienne n’est pas tellement réputée pour favoriser de longues carrières, et a mérité la réputation de brûler énormément ses jeunes talents…La longueur que je veux donner à cet article ne me permet pas d’approfondir et de nuancer, mais je note des carrières normalement longues dans l’équipe nationale italienne.

Maintenant, en ce qui concerne Camille Muffat, en allant revisiter sa carrière, je constate qu’elle n’est pas courte, puisqu’entre 2005 où elle bat le record de France des 200 quatre nages de Laure Manaudou et sa retraite, se passent 9 ou 10 saisons. Solenne Figues, athlète impressionnante mais moins « nageuse » selon moi, n’avait pas mis tous ses œufs dans le même panier, elle est kinésithérapeute, mariée, etc. Et Manaudou, quoi? Difficile à dire! La fille, trop éparpillée, n’aimait plus nager…

Maintenant (peut-être avez-vous un avis là-dessus) faudrait-il interroger la longévité des nageuses en général ? En me référant aux résultats des mondiaux depuis 2005, si on accepte d’aller plus loin que les seuls podiums, on constate que non seulement Pellegrini rencontre les destins de Figues, Manaudou, Muffat (et Bonnet, bien qu’elle n’atteigne pas les mêmes hauteurs), mais elle se pose en contemporaine de générations :

-d’Américaines, Katie Hoff (2005 et 2007), Whitney Myers (2005), Dana Vollmer (2007 et 2009), Allison Schmitt (2009-2011), Missy Franklin (2013-2015), Katie Ledecky (2015-2017).

-de Chinoises : Yang Yu (2005, 2007, 2009), Zhu Kianwei (2011), Qiu Yuhan (2013), Shen Duo (2015),

-d’Australiennes : Linda McKenzie (2005-2007), Stephanie Rice (2009), Bronte Barratt (2011), Kylie Palmer (2013), Emma McKeon (2017).

Et on peut en faire de même avec les Britanniques, les Japonaises, etc. Il y a donc une longévité exceptionnelle de Pellegrini qui tient à sa personne, à son intelligence très au-dessus de la moyenne, à son histoire, à sa foi dans son entraîneur, à son amour de la natation, à la fidélité qu’elle démontre dans tous les actes. Ex-cep-tion-nelle!

Bien entendu, j’en reviens à votre suggestion de questionner la longévité des nageurs et des nageuses de talent.

Elle me rappelle un questionnement de mes débuts de journaliste. Entre 1969 et 1974, dernier arrivé au journal, étant versé à la « rubrique olympique », j’étais chargé , entre autres de suivre les équipes juniors d’athlétisme. Jeune et inexpérimenté journaliste, j’écoutais d’autant plus les entraîneurs qui, après une contre-performance ou un résultat de leur équipe nationale, mettaient en avant les brillants résultats des juniors français, qui, à Dole, avaient battu des équipes soviétiques et allemandes. Mais après deux ans, je constatais que les juniors les plus brillants se perdaient dans les sables, l’équipe de France n’avait pas changé de statut et les entraîneurs continuaient à me vanter l’avenir avec de nouveaux juniors doués et ambitieux. Je m’en ouvrais à Jean-Claude Perrin, coach de jeunes perchistes à Colombes qui me dit : « tu as raison. Il ne faut plus les perdre. » Il se tint à sa parole et en quelques années, avec des coaches comme Houvion, Perrin, Ripoll, Collet et autres, la perche française devint l’une des premières du monde, rejoignant l’américaine, la russe, la polonaise et donnant la leçon au reste de l’Europe et du monde !

Bien entendu, de là où je débouche, je ne sais si je puis faire la soudure avec votre riche questionnement. Il y a sans doute quelque chose à faire dans le domaine de la longévité des talents. Regardez ce qui se passe dans notre natation synchronisée, vraiment contre exemplaire, où, à force de perdre ses nageuses d’élite, le groupe ne cesse d’annoncer des lendemains qui chantent, quand les résultats sont de plus en plus modestes, et de se congratuler et de regarder l’avenir sombre avec les lunettes roses.

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About Eric Lahmy

Eric Lahmy

Né à Tunis en Tunisie le 1er juin 1944, Eric Lahmy est journaliste, écrivain, rédacteur en chef, et reporter. Nageur, il a été champion de Tunisie du 200 mètres brasse en 1964. Il a ensuite été journaliste à L’Equipe entre 1969 et 2011, il a effectué de multiples collaborations, dont …

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