Gregorio Paltrinieri chez Mackenzie Horton : et maintenant, quoi ?

Eric Lahmy
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December 24th, 2017 Français

Ancien nageur, Eric Lahmy est journaliste, écrivain, rédacteur en chef, et reporter. Il anime depuis 2013 Galaxie-Natation, un blog dédié à son sport préféré.

Nicole Jeffery, journaliste de « The Australian », expliquait le 11 octobre dernier comment Gregorio Paltrinieri et Mackenzie Horton ont décidé de s’entraîner ensemble, moitié par sympathie partagée, moitié parce qu’ils conçoivent leur relation comme une collaboration.

La compétition est-elle conseillée à l’entraînement ? Sans doute. Pourtant, selon le dicton, on ne doit pas laisser deux crocodiles dans le même marigot…

Entre le champion olympique du 1500 mètres et celui du 400 mètres, à Rio, en 2016, la concurrence leur parait sans doute nécessaire au quotidien. Elle seule leur permet de se dépasser…

L’une des tentations d’un nageur de compétition revient à se préparer seul (ou sans adversaires à sa mesure, ce qui revient au même) dans son coin afin de créer la surprise. Il y a aussi que souvent, la jalousie s’en mêle (et les filles, surtout, y sont sujettes). L’isolement parait de plus en plus difficile, parce que la possibilité de disposer d’un « coup d’avance » sur les autres s’est considérablement rétrécie à notre époque.

Un entraîneur ne peut plus disposer d’une arme secrète, alors que dans le passé, il restait tant à découvrir que des coaches astucieux et réfléchis pouvaient développer des techniques novatrices : un truc en plus, du jamais vu.

Ces trouvailles qui conduisaient la progression de la natation pouvaient se situer dans bien des domaines : l’allongement des distances parcourues, l’intensité, la part entre aérobie et anaérobie, la science des intervalles de repos dans le fractionné, l’utilisation de méthodes de musculation, d’athlétisation le plus souvent de préparation à sec innovatrices, l’altitude, des techniques qui pouvaient être psychologiques, visualisation, hypnotisme, et, bien entendu, l’évolution de la forme de nage…

L’une des caractéristiques du champion tient dans la confiance en soi. C’est cette confiance, ajoutée au fait que s’entraîner seul, à l’année, n’est plus envisageable, psychologiquement, quand la préparation prend huit heures par jour, qui le pousse à envisager de partager son entraînement avec un concurrent. D’ailleurs, un entraîneur ne peut se dédier à un seul nageur.

L’aventure d’Horton et de Paltrinieri vient de ce que ces deux garçons (et aussi Gabriele Detti), après s’être entrebattus de manière acharnée en compétition, se sont quand même appréciés. Alors qu’Horton faisait monter la pression avec le Chinois Sun Yang, guère aimé en Australie surtout pour s’être dopé, après avoir été avec son équipe accueilli en Australie (contre rétributions il est vrai), les relations avec les Italiens passèrent au beau fixe et s’y sont maintenus.

Greg et Mack deviennent copains à Melbourne où l’Italien vient nager un mois ou deux de 2014 chez Craig Jackson.

GREG PENSE PLUS AUX DIX KILOMETRES, MACK PLUS AU DEUX CENTS METRES.

Jackson, ancien nageur et coach sud-africain – une nation qui perd tous ses bons entraîneurs en raison du manque d’équipements et de moyens, enseigne depuis 2008 au club Vicentre de Melbourne. Paltrinieri, comme Horton, a apprécié cette préparation commune, Mack plus rapide, Greg infatigable…

Les mois qui suivent, Ils continuent de dialoguer par le biais d’Internet. Quand on est autant adversaires qu’ils le sont, on dit « ces deux-là ne partiront pas en vacances ensemble. » Et pourtant… Paltrinieri, après les Jeux de Rio, où l’un enlève le 400, l’autre le 1500, invite Horton à finir l’été dans sa famille, du côté de Naples. Ils hantent la côté amalfienne, journées à la plage ou en mer, soirée en discothèques.

Ces bonnes relations semblent évidentes à l’arrivée du 1500 mètres des championnats du monde de Budapest, que Paltrinieri gagne après un duel serré contre Mykhailo Romanchuk, devant Horton et Gabriele Detti. A l’issue de la course, les Italiens et l’Australien sont contents de se congratuler dans l’eau…

Citant le coach (de Paltrinieri et Detti) Stefano Morini, à la fin de l’été 2016, Stefano Arcobelli, chroniqueur italien, poétise et « lyricise » cette relation : « La différence de Paltrinieri avec Horton est toute ici : Greg pense plus aux dix kilomètres, Mack plus au deux cents mètres. Dans cet accordéon de distances triomphe l’amitié de deux talents d’un or précieux, lancés dans quatre années royales. Aujourd’hui dans le royaume de Naples, est la diarchie Greg & Mark, les nice guys. »

L’amitié est une chose. L’intérêt bien compris en est un autre. Je ne sais si Mack a besoin de Greg et vice-versa. Mais l’Italien décide de tenter une aventure australienne.

Dans le quotidien The Australian, Nicole Jeffery dénoue les ficelles de cette relation intéressée, côté Horton : « en fait, Horton espère que l’expérience fera de Paltrinieri un meilleur nageur, pas un nageur tellement bon qu’il ne pourra pas le battre. Le grand désir d’Horton est de voir la couronne du 1500 mètres revenir à l’Australie, et dans son esprit, s’entraîner en compagnie de Paltrinieri l’aidera à achever cette tâche. »

SwimSwam présente le travail de Craig Jackson à travers le « développement » de Mackenzie Horton nageur, dans un article de septembre 2016 signé Jeff Grace.

COMME SOUVENT DESORMAIS, DES EQUIPES ENTIERES SUIVENT LES NAGEURS

Outre les débuts de Mack à Vicentre, juste avant son treizième anniversaire, après que Craig ait soupçonné son potentiel dans une course où il avait pourtant été battu, on a droit à un court aperçu de sa carrière internationale, qui débute précocement à quinze ans.

Horton dispose, selon Jackson, d’un fort bagage mental, indispensable pour les nageurs de long (ce qui n’étonnera personne). Horton nage deux fois les lundis, mardis, jeudis, vendredis, une fois les mercredis, samedis. Du lundi au vendredi, il exécute soit une séance de « gym » (lundi, mercredi, vendredi), soit un Pilates (mardi, jeudi). Les distances hebdomadaires parcourues avoisinent 60 à 65 kilomètres avec des pointes de 70 kilomètres et au contraire 40 kilomètres dans les phases d’affûtage. Comme souvent désormais, des équipes entières suivent les nageurs, travail de force et de condition physique avec des spécialistes de l’Institut des Sports de l’Etat de Victoria, de technique avec une biomécanicienne travaillant notamment sur les virages et les coulées, que Jackson a baptisées « la cinquième nage » ; certaines séances sont filmées pour mesurer l’efficacité technique. Des exemples de séances, où la cadence et le nombre d’attaques de bras, sont également donnés.

Qu’est-ce qu’un régime pareil peut apporter à Paltrinieri ? Un changement. L’Italien, nage, nage et nage encore. Autour de 19 kilomètres par jour, 100 kilomètres par semaine, lit-on dans La Gazzetta dello Sport du 19 avril 2016. Pas de diversité dans son programme : « demain, je sais que ce sera la même chose. » La seule variante, c’est les jours où l’antidopage le réveille (à partir de six heures). Il ne s’agit pas d’une grosse surprise, puisqu’avant les Jeux, des mois durant, il a été inspecté en moyenne une fois la semaine et jusqu’à six fois par mois…

LE CENTRE DE L’ORGUEIL D’UN CHAMPION SE SITUE DANS LA CONVICTION QUI L’HABITE DE SA SUPERIORITE.

A l’entraînement, depuis octobre, le rapport de forces entre les deux répond aux qualités démontrées en compétitions. Quand c’est court, le champion olympique du 400 triomphe. Au sol, en gym, dans les séances de Pilates, Paltrinieri peut finir ridicule. Mais lorsque le kilométrage augmente, le roi du 1500 prend sa revanche… Horton : « Il me tanne dans tous les entraînements de distance. Il est infatigable et nos forces sont les faiblesses de l’autre, et c’est pourquoi il est bon pour nous de s’entraîner ensemble. »

Les entraînements communs de deux géants pourraient faire l’objet d’un passionnant article à eux seuls. Dans le passé, en effet, quand des tempéraments dominateurs se sont trouvés réunis pour le meilleur (et parfois pour le pire), cela a toujours produit des étincelles. Cela a été Weissmuller contre Borg (années 1920), Rose contre Konrads, puis contre Yamanaka, puis contre Saari (1950-60), Schollander contre Spitz (1970), Shaw contre Furniss (1970), Popov contre Klim (1990), Phelps contre Thorpe et Hackett (2000)… Intenses affrontements d’egos.

Le centre de l’orgueil d’un champion se situe dans la conviction qui l’habite de sa supériorité. Aussi Paltrinieri et Horton se plaisent-ils à s’entre-déchirer dans leurs entraînements : « Je veux le battre, dit encore Horton à notre consoeur, mais j’espère aussi qu’il puisse faire pour le mieux. S’il élève la barre, m’entraîner avec lui devrait m’indiquer ce que je dois faire pour franchir cette barre. »

Paltrinieri avait prévu dès avant son arrivée à Melbourne qu’il retournerait en Italie afin de nager les Europe en petit bassin de Copenhague. Là, je ne sais s’il a accusé le coup de s’être fait battre par Romanchuk, mais il est prévu qu’il retourne aux Antipodes. Il jouera en quelque sorte les sparring-partners d’Horton avant les sélections australiennes pour les Jeux du Commonwealth. Or Mack, qui n’a toujours pas gagné un grand 1500 mètres en compétition senior et fut second, aux derniers Jeux du Commonwealth, en 2014 (derrière le Canadien Ryan Cochrane), pense que la présence à ses côtés du champion olympique et double champion du monde de la plus longue distance olympique de natation en bassin peut constituer un réel avantage pour lui..

L’Italien, dans son pays, on l’a dit, voit sa préparation essentiellement basée sur de longs kilométrages dans la piscine, alors qu’à Melbourne, les longueurs de bassin s’agrémentent de séances gymniques et de boxe ainsi que de programmes d’amélioration de la force et de la condition physique. « Des tirages aux anneaux m’ont permis de déceler que mon épaule gauche est moins forte que la droite », explique encore Horton.

Paltrinieri, malgré le moindre kilométrage effectué dans l’eau, sort des séances épuisé, secoué par les séries de battements de jambes (lui qui les laisse traîner dans ses 1500 mètres), les exercices physiques ou technique auxquels il n’est pas habitué. Parfois, d’autres cracks australiens se déplacent à Gold Coast et se mêlent aux séances, David McKeon ou l’Américain Jordan Wilimovsky.

On ne peut prédire ce qu’amènera cet enseignement en commun. Pourront-ils tous deux gagner au change ? L’un d’entre eux sera-t-il le dindon de la farce ? Réponses cet été, aux championnats d’Europe comme aux Jeux du Commonwealth…

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Eric Lahmy

Né à Tunis en Tunisie le 1er juin 1944, Eric Lahmy est journaliste, écrivain, rédacteur en chef, et reporter. Nageur, il a été champion de Tunisie du 200 mètres brasse en 1964. Il a ensuite été journaliste à L’Equipe entre 1969 et 2011, il a effectué de multiples collaborations, dont …

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